Joan-Miquel TOURON - Préparateur en librairie

La Semaine du Roussillon  n°735 - Du 24 au 30 juin 2010

Il tient depuis plus de trente ans, la Librairie catalane. Au fil des ans, le petit local de la place Jean Payra à Perpignan est devenu un lieu connu d'échange et de rencontre, pour les habitués, une boutique un peu bizarre pour les autres. Un anachronisme dans le monde d'aujourd'hui qui doit beaucoup à la personnalité du patron, un Joan Miquel Touron, intarissable source d'informations plus ou moins pertinentes et d'histoires ou d'anecdotes drôles...

«J'ai failli être parisien ». La confession, si elle s'était réalisée, aurait certainement porté préjudice au pays. Né en 1959 à Perpignan et fils d'un père cheminot nommé à Sevran, Joan Miquel Touron aurait pu passer son enfance et sa jeunesse dans cette banlieue parisienne. Les dieux de la SNCF ne l'ont pas voulu ainsi : il ne séjournera dans le « Nord » que les quatre premières années de sa vie. Son père, natif de Rigarda, est rapidement muté à la gare de Vinça. Un véritable coup de chance. On ne fait pas plus près : il n'y a pas de gare SNCF à Rigarda. Les deux villages sont éloignés de quelque 8 km, c'est dire... Un retour aux sources familiales qui marque certainement le garçon. D'autant que la famille est bien ancrée dans le terroir. Le grand-père paternel est berger et menait ses chèvres dans les reliefs de ce Confient. Côté maternel, on était pêcheur à Collioure, ou transbordeuse d'orange à Cerbère. Revenu dans sa patrie, l'enfant suit une filière classique. Entre deux parties de pêche avec les copains, il suit, avec modération les cours de l'école de Vinça, puis du collège d'Ille et enfin du Lycée de Prades. « Je n’étais pas un élève très assidu. J’étais respectueux des profs mais j'avais tendance à animer les classes. Je faisais des imitations, j'ai toujours fait le clown, j'ai toujours aimé amuser les autres ». Le clown, il continuera à le faire en poursuivant des études de préparateur en pharmacie, à la Chambre de métiers de Perpignan. Cette première profession, il l'exercera six ans à Prades puis un an à Perpignan.

Entre-temps, le jeune homme découvre la culture catalane. «Chez moi, tout le monde parlait catalan. La famille était nombreuse, soudée, avec des tantes, des oncles qui se rencontraient souvent, qui venaient souvent à la maison. Tout le monde parlait catalan, sauf les jeunes. A Vinça, à l'école, toutes les mamans qui attendaient les enfants parlaient catalan entre elles. Et quand elles s'adressaient à nous, elles nous parlaient en français. On comprenait le catalan mais on le pratiquait mal et on ne savait pas le lire. C'était une espèce de code que tout le monde appliquait. Un jour, bien plus tard, je devais avoir 16 ou 17 ans, je vais à Prades avec un ami sur une mobylette. On nous avait dit qu'il y avait bal. A l'époque, on les faisait tous. On arrive à la place de Prades : pas de bal. Mais un groupe de jeunes qui chantent et qui parlent en catalan. C 'était des Catalans du sud qui étaient venus à l'Université Catalane d'Eté, l'UCE. C'était encore l'époque antifranquiste. On a commencé à échanger, à discuter. On est monté ensuite avec eux au lycée où se déroulait l'UCE. Moi, j'étais un fan de chansons françaises, de Brassens en particulier (il l'est resté. NDLR). J'ai découvert des paroliers, des chansons catalanes. Je suis tombé dedans à ce moment-là. Je ne savais rien du catalan. J'ai découvert un monde immense à l'UCE. C'était magique. Que la langue de mes parents, de mes grands parents avait une histoire aussi longue, aussi riche, c'était magique. L'UCVE finie, j'ai voulu continuer à avoir des contacts. J'ai rencontré le groupe de Miquel Maillol, le Grup Cultural de Juventud Catalana et l'ETC, un mouvement de gauche catalan. Il y avait des revendications politiques. L'esprit y était soixante-huitard, et catalaniste. On discutait en catalan dans le groupe, ce qui m'a permis d'apprendre à le parler. Au sud, la langue était toujours interdite, mais il y avait des petites revues qu'on lisait et que l'on se passait ». En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir en France, va libérer les cultures locales, les radios locales, radio Arrels ici. « Il y a eu une bouffée de liberté énorme. Psychologiquement, c’était important. On pensait que tout était possible ». L'apothicaire arrête ses préparations et reprend la librairie catalane, à l'époque une librairie itinérante du Grup Cultural. Celui-ci organisait des manifestations culturelles catalanes, faisait venir Lluis llach. Et avait une petite librairie qu'il sortait à chaque manifestation pour diffuser la culture catalane sur un étal. « Jaume Roure qui était alors président du groupe m'a donné une voiture et j'ai commencé à faire les marchés, se souvient Touron. Je vendais des bouquins et des disques. On allait les chercher de l'autre côté de la frontière. A l'époque, il n'y avait encore pas grand-chose en catalan. Il sortait peut-être 700 livres par an. Aujourd'hui on en publie environ 7000 sans compter les rééditions ». Sa compagne, Mijo, œnologue de formation, délaisse aussi ses flacons pour suivre l'aventure. Elle ouvre les locaux du centre culturel catalan, rue Saint- Mathieu, un site fixe pour la librairie.

Des livres à la pêche à la mouche

« Financièrement, on s'en sortait, mais je ne sais pas comment. On vivait à la Cité ensoleillée. La librairie marchait, les marchés aussi, mais on se fichait des conditions matérielles. On vivait. On a déménagé la librairie place des Poilus. On était salariés par le Grup Culturel. Mais on se démenait. On était là à toutes les manifestations, les week-ends, les dimanches, et sur les marchés. » En septembre 1983, le couple rachète le fond de la librairie de Catalogne, place Jean Payra. « On a ouvert cette librairie de manière privée cette fois. J'ai continué à faire les marchés avec mes livres et mes disques jusqu'en 1991 ». Peu à peu, la librairie catalane s'est étoffée, au fur et à mesure que la langue reprenait de la vigueur au Sud. « Il y a des gens qui nous ont beaucoup aidés, comme Jacques Quéralt qui s'occupait des rubriques culture à l'Indép. Dès qu’il y avait une signature ici, il en fait des demi-pages dans le journal ». La petite librairie va devenir un petit lieu d'agitation local, un perpétuel lieu de discussion. On y « xare » de tout, pas que de catalan et pas toujours en catalan d'ailleurs. On y commente beaucoup l'information du Nord et du Sud, on y parle aussi pêche. Quand l'ex apothicaire ne vend pas de livres, il taquine la truite, à la mouche. Une autre passion qui le conduit des torrents des Pyrénées, aux rivières du Royaume-Uni, un plaisir pour cet anglophile caché, qui aime dans ses temps de loisirs, lire les romans américains et la presse anglaise. La pêche, Joan Miquel Touron en a écrit d'ailleurs une encyclopédie complète, un ouvrage en recherche actuellement d'éditeur. C'est toujours l'histoire des cordonniers...
La petite institution locale qu'est devenue la libraire catalane a vu ouvrir à ses côtés un sacré concurrent. L'arrivée de la Fnac, qui distribue près de la moitié des livres et des disques vendus dans la petite entreprise fragilise la situation de celle-ci, comme la forte hausse des loyers. Un effet ciseau qui compromet l'avenir de 1a boutique culturelle. A se demander si on verra encore longtemps les vigatanes de Joan Miquel Touron place Jean Payra, et les habitués des lieux rire à ses drôles d'histoires drôles. On n'est pas forcé, en outre, de vouloir fatalement le malheur de truites qui ne nous ont rien fait...

Antoine Gasquez

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